Et si la meilleure version d’un « probiotique » était celle qui n’est plus vivante ?
C’est le rebondissement surprenant d’un des essais les plus commentés ces dernières années, et c’est d’autant plus pertinent que la santé intestinale et la santé métabolique sont désormais abordées conjointement à l’ère du GLP‑1.
L’étude, publiée dans Nature Medicine en 2019 par Depommier, Everard, Cani, de Vos et leurs collègues, a testé Akkermansia muciniphila chez des personnes en surpoids ou obèses et présentant une résistance à l’insuline. La forme pasteurisée a amélioré la sensibilité à l’insuline d’environ 29 % et a réduit l’insulinémie d’environ 34 % par rapport au placebo. Les détails méritent une lecture attentive.
Ce que l’étude a fait
L’article s’intitule Supplementation with Akkermansia muciniphila in overweight and obese human volunteers: a proof‑of‑concept exploratory study (PubMed, DOI : 10.1038/s41591‑019‑0495‑2). Il s’agit d’un essai pilote, monocentrique, randomisé, en double‑aveugle, contrôlé par placebo (NCT02637115).
- Participants : 40 volontaires en surpoids/obésité, résistants à l’insuline ; 32 ont terminé l’étude.
- Intervention : 10^10 (10 milliards) de bactéries A. muciniphila par jour, en forme vivante ou pasteurisée, pendant trois mois.
- Comparateur : placebo.
- Critères principaux : sécurité, tolérance et paramètres métaboliques (résistance à l’insuline, lipides circulants, adiposité viscérale, masse corporelle).
- Critères secondaires : fonction barrière intestinale (lipopolysaccharides plasmatiques) et composition du microbiote intestinal.
C’était la toute première administration d’A. muciniphila chez l’homme. Les travaux antérieurs n’avaient montré que les personnes obèses, diabétiques de type 2 non traités ou hypertendues présentaient naturellement moins de cette bactérie.
Les chiffres clés
Par rapport au placebo, le groupe pasteurisé a présenté :
- Sensibilité à l’insuline : +28,62 ± 7,02 % (P = 0,002)
- Insulinémie (insuline circulante) : −34,08 ± 7,12 % (P = 0,006)
- Cholestérol total plasmatique : −8,68 ± 2,38 % (P = 0,02)
Les auteurs rapportent également une baisse des marqueurs sanguins de dysfonction hépatique et d’inflammation après trois mois. L’intervention s’est avérée sûre et bien tolérée, tant pour la forme vivante que pour la forme pasteurisée.
Ce qui n’a pas fait la une
Les changements les plus attendus – perte de poids et de masse grasse – n’étaient pas statistiquement significatifs :
- Poids corporel : −2,27 ± 0,92 kg vs placebo (P = 0,091)
- Masse grasse : −1,37 ± 0,82 kg vs baseline (P = 0,092)
- Circonférence des hanches : −2,63 ± 1,14 cm vs baseline (P = 0,091)
Les auteurs les qualifient de diminutions « légères ». Considérez‑les comme des indices, pas comme des résultats concluants. Ce n’est pas un complément minceur sur la base de ces données, et ce n’est certainement pas un substitut au GLP‑1.
Pourquoi le mort peut surpasser le vivant
La forme pasteurisée a apporté les bénéfices les plus clairs, alors que la forme vivante était moins efficace. Le résumé ne détaille pas le pourquoi, donc toute explication reste hypothétique. Deux points du papier méritent d’être soulignés.
- Structure globale du microbiome : aucune modification notable. La Akkermansia pasteurisée n’a manifestement pas agi en remaniant la communauté microbienne. Cela s’inscrit dans le concept de « postbiotique », où la cellule bactérienne ou ses composants signalent à l’hôte sans nécessité de colonisation.
- Fonction barrière intestinale : critère secondaire pré‑spécifié, reflétant l’idée que Akkermansia soutient la muqueuse intestinale. Le résumé ne rapporte pas de résultat sur la barrière ; il faut donc consulter le texte complet (open‑access, PMC6699990) avant de tirer des conclusions.
Un avantage pratique d’un produit « heat‑killed » (tué par la chaleur) est qu’il ne dépend pas du maintien en vie d’une bactérie sensible à l’oxygène pendant le stockage.
Limites et conflits d’intérêts
Soyez sceptiques de façon constructive :
- Petit effectif et courte durée : seulement 32 participants sur trois mois. Les auteurs le qualifient d’étude exploratoire « proof‑of‑concept ».
- Monocentrique : aucune réplication au sein même de l’article.
- Modifications de la composition corporelle non significatives : voir plus haut.
- Intérêts commerciaux : plusieurs auteurs (Everard, Druart, Plovier, Cani et de Vos) sont inventeurs de brevets couvrant A. muciniphila dans l’obésité et les troubles associés. Cani et de Vos ont co‑fondé A‑Mansia Biotech SA. Cela n’invalide pas les données, mais justifie la recherche d’une réplication indépendante.
- Critères de substitution : la sensibilité à l’insuline et le cholestérol sont des marqueurs, pas la preuve d’une réduction des infarctus ou du diabète.
Ce que cela signifie pour vous : points pratiques
Dose utilisée dans l’essai : 10^10 cellules par jour pendant trois mois. Le moment de la prise n’a pas été étudié, il n’y a donc aucune preuve d’un « meilleur moment de la journée ».
Ce qu’il faut rechercher :
- Un produit qui précise pasteurisée Akkermansia muciniphila, car c’est la forme qui a montré les effets les plus forts.
- Un compte rendu du nombre de cellules par dose. Comparez‑le aux 10^10 cellules/jour de l’essai plutôt que de vous fier à des mentions vagues comme « milliard de CFU », car les CFU de bactéries vivantes et le comptage des cellules pasteurisées ne sont pas équivalents.
- Transparence sur la souche et le procédé de fabrication. Le produit testé était celui d’A‑Mansia ; attendez‑vous donc à ce que les allégations de marque s’appuient largement sur cette étude. Les preuves spécifiques à d’autres marques peuvent ne pas correspondre à ce qui a été testé.
Qui pourrait en bénéficier : adultes en surpoids ou obèses, présentant une résistance à l’insuline – la population étudiée. Les effets chez des personnes minces et métaboliquement saines restent inconnus.
Qui devrait l’éviter ou consulter un professionnel : toute personne sous médicaments hypoglycémiants (un effet sur la sensibilité à l’insuline pourrait influencer la posologie), ainsi que les femmes enceintes, les patients immunodéprimés ou ceux souffrant de pathologies graves. L’essai n’a exclu aucune de ces catégories dans le résumé, mais il ne les a pas non plus étudiées ; il s’agit donc d’une précaution générale.
Sécurité : l’essai a trouvé que 10^10 cellules/jour, vivantes ou pasteurisées, étaient sûres et bien tolérées pendant trois mois. La sécurité à plus long terme n’est pas abordée.
En bref
Il s’agit d’un pilote prometteur et transparent : amélioration significative de la sensibilité à l’insuline, de l’insulinémie et du cholestérol avec une bactérie pasteurisée, mais aucune perte de poids confirmée, un petit effectif et des auteurs liés à l’industrie. Intéressant ? Absolument. Une solution métabolique prouvée ? Pas encore. L’alimentation, l’exercice, le sommeil et les soins médicaux restent les piliers de base.
Étude complète : Depommier et al., Nature Medicine, 2019.