Vitamine C et E associées à une réduction de 18 % du risque d'Alzheimer, mais avec un hic
Le résultat principal : environ 18 % de risque en moins par écart‑type
Et si les aliments déjà présents dans votre assiette étaient liés à une moindre probabilité de développer la maladie d’Alzheimer ? Une vaste étude néerlandaise a montré exactement cela pour les vitamines C et E. Cette même étude comporte toutefois d’importantes réserves avant de se précipiter vers une bouteille de compléments.
L’étude de Rotterdam
L’étude provient du Rotterdam Study, une cohorte populationnelle aux Pays‑Bas. Son analyse des antioxydants, publiée dans JAMA en 2002 par Engelhart et ses collègues, a suivi 5 395 adultes de 55 ans et plus. Tous étaient exempts de démence, vivaient dans la communauté et avaient fourni une évaluation nutritionnelle fiable au départ (1990‑1993).
Sur une durée moyenne de suivi d’environ 6 ans, 197 participants ont développé une démence. Parmi eux, 146 ont eu la maladie d’Alzheimer.
Après ajustement pour l’âge, le sexe, le score de base du Mini‑Mental State Examination, la consommation d’alcool, le niveau d’études, le tabagisme (nombre de paquets‑années), l’indice de masse corporelle, l’apport énergétique total, la présence de plaques carotidiennes et l’utilisation de suppléments antioxydants, les chercheurs ont trouvé :
- Vitamine C : rapport de risque (RR) de 0,82 par augmentation d’un écart‑type de l’apport (IC 95 % : 0,68‑0,99)
- Vitamine E : RR de 0,82 par augmentation d’un écart‑type de l’apport (IC 95 % : 0,66‑1,00)
En termes simples, chaque augmentation d’un écart‑type dans la consommation alimentaire était liée à une baisse d’environ 18 % du risque d’Alzheimer. Aucun des deux effets n’est spectaculaire ; l’intervalle de confiance de la vitamine E touche 1,00, le point de non‑effet.
Sous‑groupe des fumeurs
Le signal était le plus fort chez les fumeurs actuels, ce qui attire naturellement l’attention. Dans ce sous‑groupe :
- Vitamine C : RR 0,65 (IC 95 % : 0,37‑1,14)
- Vitamine E : RR 0,58 (IC 95 % : 0,30‑1,12)
- Bêta‑carotène : RR 0,49 (IC 95 % : 0,27‑0,92)
- Flavonoïdes : RR 0,54 (IC 95 % : 0,31‑0,96)
Ces chiffres paraissent impressionnants, mais il faut les interpréter avec prudence. Pour les vitamines C et E chez les fumeurs, les intervalles de confiance franchissent 1,0 ; les estimations ne sont donc pas statistiquement concluantes à elles seules. Seuls le bêta‑carotène et les flavonoïdes atteignent la signification conventionnelle dans ce groupe. De plus, le sous‑groupe était petit, et l’article ne rapporte aucun bénéfice clair de ces nutriments dans la cohorte globale au‑delà des vitamines C et E.
L’hypothèse plausible est celle du stress oxydatif : le tabac augmente ce stress, et les travaux de laboratoire suggèrent qu’il contribue à la pathogenèse d’Alzheimer, de sorte que les antioxydants pourraient jouer un rôle plus important chez les personnes exposées à une charge oxydative élevée. Cette hypothèse n’a toutefois pas été testée dans l’étude.
Les associations n’ont pas varié selon le niveau d’études ou le génotype de l’apolipoprotéine E, ce qui indique que le phénomène n’est pas limité aux porteurs du facteur de risque génétique le plus connu.
Petites précisions : ce que l’étude ne peut pas prouver
Voici la partie honnête.
1. C’est une étude observationnelle. Les participants ont déclaré ce qu’ils mangeaient, et les chercheurs ont noté qui développait la maladie d’Alzheimer. Cela montre une association, mais pas que les vitamines C et E ont prévenu quoi que ce soit. Les personnes qui consomment davantage de fruits, légumes, noix et huiles peuvent différer sur de nombreux aspects qui n’ont pas été totalement capturés, même avec des ajustements poussés.
2. On a mesuré l’alimentation, pas les pilules. L’exposition était l’apport alimentaire. L’analyse a ajusté la prise de suppléments, mais elle n’a pas démontré que la prise de capsules de vitamine C ou E réduisait le risque. Les aliments délivrent ces composés avec les fibres, d’autres caroténoïdes, polyphénols et minéraux.
3. Le nombre de cas est modeste. Avec 146 cas d’Alzheimer, les estimations sont assez larges, et les résultats en sous‑groupe sont encore plus fragiles.
4. L’alimentation a été auto‑rapportée. Les questionnaires alimentaires sont imparfaits, et une évaluation unique au départ ne reflète pas forcément des décennies d’alimentation.
5. Le suivi était court. Six ans, c’est bref pour une maladie qui se développe sur de nombreuses années. Un déclin cognitif précoce, non diagnostiqué, aurait pu influencer le choix alimentaire, bien que l’analyse ait ajusté le score de base du MMSE.
La conclusion des auteurs reste prudente : un apport alimentaire élevé en vitamine C et vitamine E pourrait diminuer le risque de maladie d’Alzheimer.
Conseils pratiques : d’abord la nourriture
Le papier donne les apports en unités d’écart‑type plutôt qu’en doses cibles, il n’offre donc aucun « nombre magique » à atteindre. L’interprétation raisonnable est de viser une alimentation riche et variée en ces nutriments. À titre d’indication générale, les apports nutritionnels recommandés pour les adultes sont d’environ 75‑90 mg de vitamine C et 15 mg de vitamine E par jour.
Sources de vitamine C : agrumes, kiwi, fraises, poivrons, brocoli, choux de Bruxelles, tomates. Une orange moyenne ou un poivron rouge couvrent l’apport quotidien recommandé.
Sources de vitamine E : amandes, graines de tournesol, noisettes, germe de blé, huiles végétales (tournesol, olive), ainsi que épinards et avocat. Une petite poignée d’amandes apporte une part notable.
Bêta‑carotène et flavonoïdes : carottes, patates douces, courge, légumes à feuilles, pommes, oignons, baies, thé et agrumes.
À qui cela s’adresse‑t‑il : aux adultes d’âge moyen et aux seniors qui souhaitent adopter des habitudes favorables à la santé cérébrale à long terme, et particulièrement aux fumeurs actuels, qui constituent le sous‑groupe aux chiffres les plus marquants. Cesser de fumer reste bien plus bénéfique que n’importe quelle stratégie antioxydante.
Où les suppléments se situent-ils ?
Cette étude ne soutient pas la prise de pilules antioxydantes de routine pour prévenir Alzheimer. Quelques points de contexte :
- Les suppléments de vitamine C et E n’ont pas montré, dans cette étude, les mêmes associations que l’on observe avec les aliments.
- Les suppléments de bêta‑carotène ont, dans d’autres essais, été associés à un risque accru de cancer du poumon chez les fumeurs. C’est une raison majeure pour que les fumeurs obtiennent le bêta‑carotène par l’alimentation, pas en capsules.
- Des doses très élevées de vitamine E ont soulevé des préoccupations de sécurité dans d’autres recherches ; les mégadoses ne sont donc pas un choix sans risque.
Les compléments peuvent avoir un sens pour une personne présentant une carence documentée ou suivant un régime très restrictif, idéalement sous supervision médicale. Sinon, les preuves pointent vers le rayon des fruits, légumes, noix et huiles.
Conclusion
Le Rotterdam Study propose un signal modeste et intéressant : les personnes dont le régime était plus riche en vitamine C et vitamine E présentaient environ 18 % de risque d’Alzheimer en moins pour chaque écart‑type d’apport. Le bêta‑carotène et les flavonoïdes semblaient protecteurs chez les fumeurs. Ce n’est pas une preuve définitive, et ce n’est pas une autorisation de se lancer dans la prise de pilules. Manger davantage de fruits et légumes colorés, de noix et d’huiles de qualité constitue une habitude à faible risque avec de nombreux bienfaits pour la santé, et cette étude ajoute une raison supplémentaire de construire votre assiette ainsi.
Source : Engelhart MJ et al. Dietary intake of antioxidants and risk of Alzheimer disease. JAMA. 2002;287(24):3223‑3229. DOI: 10.1001/jama.287.24.3223. PubMed 12076218.